Aide sociale: voir plus loin que le BS

Préférez-vous la mendicité des siècles passés?

Plus tôt cette semaine, le blogueur Louis Sirois y a été sur Le Globe d’un article assez dur envers les prestataires de l’assistance sociale, surtout ceux qu’il perçoit comme des profiteurs et qui forment à son opinion, selon ce que l’on peut déduire de ses propos, une assez forte majorité. Il proposait pour venir à bout du problème des solutions plus radicales de retour forcé au travail, calquées sur certains modèles proposés par divers groupes d’intérêts de la droite américaine.

Mais qu’en est-il vraiment? Permettez-moi de vous sortir de votre zone de confort et de vous plonger dans la réalité statistique crue de l’aide sociale.

Il y a au Québec 326 315 ménages sur l’aide sociale, touchant mensuellement 707,72$ en moyenne. Évidemment, un ménage, ça comprend parfois plus qu’un adulte, parfois des enfants. Il y a entre autre 107 261 enfants qui dépendent de l’aide sociale pour leur survie – presque assez pour remplir une ville de la taille de Trois-Rivières ou Lévis. Si on additionnait tous les bénéficiaires, adultes et enfants, les 466 205 personnes concernées touchent alors 495,36$ par mois en moyenne. On est bien loin de la vie de château tant rêvée. Louez-vous un appartement à Montréal avec ce montant et donnez-moi des nouvelles par la suite. Mais ce n’est pas grave, direz-vous, nous avons aussi des logements subventionnés. Sauf que ces derniers ne profitent qu’à 2% des bénéficiaires de l’aide sociale (faible par rapport à la moyenne canadienne de 7%).

Concentrons-nous un peu sur la composition démographique des bénéficiaires. Retirons des 466 205 bénéficiaires nos 107 261 enfants. Des 358 944 adultes restants, 137 694 bénéficient en fait de la solidarité sociale, qui compense en immense majorité les citoyens avec des contraintes sévères (handicaps physiques, visuels, auditifs et autres) et, parfois, leur conjoint. Restent 221 250 bénéficiaires, déjà moins que la moitié du total. Alors diantre! tonitruera la droite, qu’attend-on pour les remettre au travail?

Creusons davantage… 88 326 d’entre ces adultes ont des contraintes temporaires reconnues comme légitimes. Il peut s’agir de raisons de santé mais surtout d’âge (plus de la moitié des cas), parfois de grossesse s, voir d’enfants à charge (qui représentent à eux deux 85% des cas de contrainte chez les moins de 25 ans). Ce qui laisse quand même 132 924 adultes aptes à l’emploi. Voilà la clientèle qui nous intéresse. Quelles sont ses caractéristiques?

Nous ignorons tout de la scolarité de 27 791 d’entre eux, mais de ceux qui restent, l’immense majorité n’a pas complété son secondaire (52,2%) ni même son primaire (6,8%). En d’autres mots, 59% de ces bénéficiaires n’ont pas le bagage académique minimal requis pour intégrer efficacement le marché du travail.  15,8% ont un peu d’éducation postsecondaire, sans nécessairement détenir un diplôme, et le reste (25,2%) a un diplôme secondaire uniquement. « Retournons-les sur les bancs d’école, alors! » Solution un peu trop simpliste: voyons pourquoi.

Souvenons-nous d’abord que l’âge étant considéré une contrainte « temporaire » (suis-je le seul à trouver cela ironique?) nos bénéficiaires sans contraintes au travail sont âgés de moins de 55 ans. La moitié d’entre eux (65 864 personnes) ont plus de 40 ans. De plus, et ce sans tenir compte de l’âge, 38 232 bénéficiaires sans contraintes sont nés hors du Canada, avec certaines difficultés d’intégration que l’on ne peut qu’imaginer (la langue et le pays d’origine ne faisant pas partie des statistiques fournies).

Je pose la question: le réseau d’éducation québécois a-t-il la souplesse et la robustesse suffisante pour intégrer plusieurs dizaines de milliers de personnes? Devons-nous alors envoyer nos quarantenaires et immigrants compléter leur primaire à l’école du quartier? Ceci ne nous laisse que quelques milliers de personnes aptes en théorie à regagner immédiatement le marché du travail. Une petite minorité sur nos 466 205 bénéficiaires (représentant eux même seulement 7% de la population québécoise). Il faut encourager ces derniers à se trouver un emploi, certes, mais nous sommes loin de « pays de BS » que certains commentateurs ignorants se plaisent à dépeindre à grands coups de stéréotypes.

Les statistiques disponibles ne me permettent pas de croiser davantage l’information. Elles laissent également de côté plusieurs problèmes épineux, entre autre celui de l’itinérance (seuls un peu plus de 2000 bénéficiaires apparaissent comme « sans adresse permanente »). Mais on réalise rapidement que les déterminants de l’assistance sociale sont variés, complexes et parfois inter-reliés. Les solutions simples et slogans attrayants malheureusement ne viennent pas à bout de cette complexité. Le réel enjeu de l’assistance sociale passe non pas par la réduction des bénéficiaires actuels mais bien par la prévention, en agissant sur ces mêmes déterminants. Par exemple :

  • En mettant au point des programmes flexibles d’éducation pour des catégories de population moins scolarisées (adultes de plus de quarante ans, immigrants) et en les rendant disponibles à grande échelle.
  • En intensifiant les programmes d’intégration des nouveaux arrivants (et en permettant aux plus anciens arrivant d’y recourir également).
  • En favorisant l’éducation et la réinsertion au travail pour les femmes monoparentales, surtout celles en bas âge

Des programmes coûteux qui ont des effets à long terme, certes. Mais à long terme, voyez-vous, le coût de la pauvreté est peut-être aussi élevé: le faible revenu notamment a une incidence négative sur l’espérance de vie, et augmente le risque de problèmes de santé (donc le poids financier sur notre réseau de la santé). Et les solutions n’ont pas à venir du seul gouvernement. Ce dernier peut également encourager l’économie sociale comme levier pour en implanter quelques unes.

Nous sommes bien loin d’une « culture de médiocrité. » La médiocrité serait de s’asseoir à ne rien faire, ne pas réfléchir sur les causes et encore moins sur les solutions pertinentes. Le défi, c’est d’avoir le courage collectif de fournir des alternatives constructives et proactives à nos plus démunis afin de réduire graduellement leur dépendance à l’aide sociale.

 

Patrick Levesque

Blogueur au parcours professionnel et académique varié ayant couvert (à ce jour) les sciences, la musique, l’histoire, l’administration et la finance. Il va de soit que tous ces domaines alimentent ma réflexion sur les différents sujets qui seront couverts ici.

Mes billets seront également des occasions d’expérimenter avec différentes idées et ce, que ce soit au niveau culturel, philosophique, économique, politique, etc.Le tout sans trop se prendre au sérieux, évidemment.

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