Faites ce que je dis, pas ce que je fais : Bernard Drainville, la charte et le dialogue

Bernard Drainville

J’ai noté, avec une déception certaine, le désistement du ministre Drainville dans le cadre d’un débat sur la charte qui devait avoir lieu à l’université Concordia. Citant des « risques de débordements trop importants », il aurait décidé de ne pas prendre part à l’évènement.

Peu importe ce que ses admirateurs aveugles en diront, pour un ministre qui se félicite sans cesse du caractère exemplaire de la consultation démocratique autour du projet de loi 60, il accumule depuis le début les affronts à ses opposants.

La fuite et le mépris

Il appartient d’abord d’évaluer les risques perçus par le ministre et son équipe. Le Groupe de recherche d’intérêt public (GRIP) de Concordia avait annoncé son intention d’organiser un  »comité d’accueil » pour M. Drainville. Le GRIP a beau avoir une réputation militante bien établie, rien ne laissait présager qu’il y avait un quelconque risque sécuritaire pour le ministre.

Des banderoles et des slogans l’auraient accueilli à son arrivée à l’université? Et alors? C’est le lot de tout politicien pilotant un projet de loi controversé.

Craignait-il que malgré les appels répétés de militants péquistes sur les réseaux sociaux pour tenter de remplir la salle, il se retrouve pour une fois face à une foule qui lui est hostile? Que les questions du public viennent surtout du camp de ses opposants? Que le ton des échanges soit un peu plus acerbe que lorsqu’il parade devant ses partisans?

Le ministre Drainville avait une rare opportunité d’écouter et de répondre à ses opposants. Il avait là une occasion en or, sinon de convaincre, au moins d’expliquer le bienfondé de son projet aux détracteurs dont il ignore les critiques depuis trop longtemps. Bref, l’occasion rêvée de démontrer que sa rhétorique du dialogue démocratique est autre chose que de beaux sentiments.

Il a choisi la fuite et a, une fois de plus, démontré tout le mépris que réserve son gouvernement à quiconque s’oppose à leur projet.

Le monologue gouvernemental

Depuis le début de ce débat qui n’en est pas un, le gouvernement a systématiquement ignoré les voix de ses opposants.

Quand la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) a exprimé ses réserves sur le projet, le gouvernement a tôt fait de tenter de la discréditer. Ironique quand on sait que l’année dernière, au plus fort de la crise étudiante, les péquistes ne se pouvaient plus de reprocher au gouvernement Charest son mépris de cette institution.

Plusieurs dizaines d’organismes de la société civile se sont positionnés ouvertement contre le projet, dont la Ligue des droits et libertés (LDL), la Fédération des femmes du Québec (FFQ), la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), le Conseil du patronat (CPQ), la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCM), l’Association des musulmans et des Arabes pour la laïcité au Québec (AMAL-Québec), le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CERJI). Et croyez-moi, la liste est longue.

Tous les partis d’opposition à l’Assemblée nationale ont exhorté le gouvernement, minoritaire je le rappelle, à mettre de l’eau dans son vin.

Du côté du gouvernement, silence radio. S’il y a une chose, c’est qu’entre l’annonce initiale et le dépôt projet de loi 60, malgré la forte opposition, le gouvernement a même durci sa position. Il ne s’agit pas ici d’un dialogue de sourds, mais, bien pire en démocratie parlementaire, d’un monologue.

Une hypocrisie troublante

Peu importe qu’on soit partisan ou non de la position du gouvernement, je crois qu’il y a lieu de s’inquiéter de la manière dont est géré le dossier.

Entendons-nous, le ministre Drainville est responsable des institutions démocratiques. Il ne cesse de se féliciter de la nature exemplaire de la consultation populaire que son gouvernement a menée, via internet auprès de la population.

Mais mis à part le nombre de visites sur le site web, que le ministre n’arrête pas de galvauder sur toutes les tribunes lorsque la fermeture au dialogue de son gouvernement est soulignée, il n’a jamais voulu révéler la nature exacte des commentaires citoyens sur le projet. Surtout celles provenant de ses critiques.

De plus, le ministre se permet d’annuler à la dernière minute sa présence à un débat en terrain plutôt hostile, il faut bien l’admettre, par peur de débordements, et ce malgré une proposition des organisateurs à ce qu’il participe via vidéoconférence.

Pourtant, on ne l’a pas entendu se désoler lorsqu’un débat organisé à l’UQAM a dérapé, forçant Alexa Conradi, présidente de la FFQ, et Amir Khadir, député de Mercier à l’Assemblée nationale, qui défendaient une position contraire à celle du gouvernement, à quitter la salle n’étant plus en mesure de faire valoir leur point de vue.

Un dangereux précédent

Il n’est pas rare, bien qu’il me semble que cela soit répréhensible, de voir un gouvernement minimiser, voire carrément faire fi de l’opposition à une proposition controversée. Mais dans ce cas-ci, c’est particulièrement grave.

Il ne faut pas oublier que s’il est adopté, le projet de loi 60 viendra modifier notre Charte québécoise des droits et libertés. Ce document, qui a une valeur quasi constitutionnelle, n’a historiquement été amendé qu’à l’unanimité de l’Assemblée nationale, à juste titre d’ailleurs.

La charte des droits et libertés est censée définir le cadre juridique dans lequel doivent s’inscrire toutes les lois votées par l’Assemblée nationale. Le problème n’est pas qu’elle puisse être amendée, mais bien la légèreté avec laquelle le gouvernement actuel semble avoir pris cette décision.

Garantissant nos droits fondamentaux, il me semble inacceptable qu’un tel document puisse se voir modifier sans un consensus de la part de nos élus. Sans un réel dialogue, sans une oreille attentive aux critiques, sans une main tendue à ses détracteurs, une modification de cette charte créerait non seulement un dangereux précédent, mais consacrerait un mépris des traditions démocratiques de notre assemblée.

C’est pour ça que je considère comme impératif que partisans autant qu’opposants au projet de loi 60 se lèvent et exigent d’une voix commune plus de transparence et plus d’ouverture au dialogue de la part du gouvernement Marois dans ce dossier. Pour sauver ce qui peut encore être sauvé de cet exercice démocratique salutaire qu’aurait pu, en fait aurait du, être ce débat.

Une occasion d’avoir une conversation sur les valeurs communes qui nous définissent en tant que québécois de tous les milieux et de toutes les origines. Une occasion de prouver que notre démocratie n’est pas irrémédiablement malade. Une occasion unique pour ce gouvernement de démontrer qu’il reste encore un peu de vie dans ces institutions démocratiques que le ministre Drainville a l’insigne honneur de représenter.

(Crédit photo : Parti Québécois)

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Brice Dansereau-Olivier

Blogueur société, politique et économie. Rédacteur en chef chez laplusgrandegueule.com. Étudiant à temps partiel, militant et emmerdeur à temps plein. Siège sur le C.A. de Québec Inclusif. Révolté, effronté et opiniâtre.
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