Scandales universitaires : l’UPAC à l’Université McGill

Cet article fait partie d’une série sur la gestion des établissements d’enseignement supérieur.


Quand j’étais à l’université, McGill était enorgueillie par la construction de son nouveau centre universitaire de santé. Le fameux CUSM, contrairement au CHUM de l’université de Montréal, allait être terminé dans les temps et le chantier progressait très bien. Malheureusement, on apprend récemment que l’université aurait du surveiller ce projet plus en profondeur.

En ce moment, on estime que le déficit budgétaire du projet de 1,3 milliards de dollars serait de l’ordre de 77 millions ou plus. Des estimations plus à jour seraient plutôt de l’ordre de 115 millions, mais le chiffre exact est encore à déterminer. Et il ne montre pas de signes allant à la baisse.

Le coeur du problème, c’est que ce projet a été confié à des gens qui ont eu un comportement douteux, au point où certains sont maintenant accusés ou recherchés par l’UPAC. C’est le cas de Pierre Duhaime (ex-pdg de SNC-Lavalin), qui a été arrêté par l’UPAC, et d’Arthur T. Porter (ex-directeur général du CUSM), qui s’est échappé à l’abri des autorités canadienne.

Pierre Duhaime

Anciennement pdg de SNC-Lavalin, une des 10 firmes de génie-conseil les plus importantes au monde, celui-ci s’intéressa beaucoup au projet du CUSM de McGill. Un projet d’une telle ampleur était un atout de taille pour la plus grande firme du Québec.

En mars 2012, Pierre Duhaime démissionnait de SNC dans un climat très sombre pour son image. Suite à une enquête dans sa comptabilité effectuée par des conseillers juridiques, on avait estimé que 56 millions de dollars avaient été utilisés pour engager des agents qui aideraient l’entreprise à remporter deux projets. Par contre, la nature de ces paiements ne pouvait être prouvée. Une partie de ces paiements avait été refusée par d’autres canaux dans SNC-Lavalin, mais avait ensuite été supportée par Pierre Duhaime lui-même. L’argent était ensuite investi par M. Riadh Ben Aissa, membre de l’exécutif sénior de la firme, qui est actuellement emprisonné en Suisse pour corruption et blanchiment d’argent.

Un peu plus tard, on apprit que 22 des 56 millions perdus dans la comptabilité de SNC-Lavalin avaient servi à obtenir le contrat du CUSM à l’université McGill. L’argent n’aurait pas été employé directement, mais aurait plutôt transité par d’autres pays en 2010 et 2011.

Depuis, l’ancienne entreprise de Pierre Duhaime a un nouveau président et veut adopter une fibre éthique sérieuse. Bien que les scandales entourant sa firme continuent à être un caillou dans le soulier de son entreprise, Robert Card, le successeur de Duhaime, et l’équipe de SNC-Lavalin savent que bien qu’il faudra plusieurs années pour que la firme regagne sa réputation, ça commence maintenant.

Pierre Duhaime fut un employé dans SNC-Lavalin pendant 23 ans. Les paiements effectués à SNC-Lavalin par le CUSM qui font l’objet d’une enquête de l’UPAC toucheraient des transactions de 195 millions. Les chefs d’accusation retenus contre lui sont ceux de fraude, complot pour fraude et utilisation de faux. Riadh Ben Aissa a aussi reçu les mêmes chefs d’accusation.

Arthur T. Porter

[youtube=http://www.youtube.com/watch?v=UPyFlw75Z2o]

Cet homme, tel que présenté par la presse, est un drôle de numéro. M. Porter, originaire d’abord du Sierra Leone, a eu une brillante carrière en tant que physicien aux États-Unis, notamment à Détroit. Lui et sa famille possèdent des entreprises, reliées ou non au domaine de la santé, à la fois dans les Bahamas, aux États-Unis et dans son pays natal. Sa personnalité rafraîchissante lui a permis de siéger sur plusieurs conseils d’administration avant de devenir directeur général du CUSM. Plus tard, Stephen Harper le nommera aussi à la tête du comité de surveillance des activités de renseignement de sécurité (CSARS). Cette responsabilité lui a été remise par Stephen Harper alors qu’il dirigeait déjà le CUSM.

On peut se dire qu’avec ce bagage de responsabilités, la gestion de M. Porter à la tête du CUSM a été, à tout le moins, sporadique. Ses absences ont été notées à plusieurs reprises, au point où il dut démissionner de ses responsabilités du CSARS pour mieux se consacrer à ses autres activités. Porter a aussi voulu se lancer en affaires avec l’ex-ministre libéral Philippe Couillard et a développé de bonnes relations avec le sénateur conservateur David Angus, qui siégeait aussi sur le conseil d’administration du CUSM.

Ce qui est douteux, c’est la feuille de route qui a permis à Arthur T Porter IV de monter à la tête du CUSM. À la tête du Detroit Medical Centre, M. Porter avait menacé le gouvernement de mettre son groupe sous la protection des lois régissant les faillites si l’État du Michigan ne le finançait pas d’un montant de 50M$, et ce même après avoir fait passer ses effectifs de 20,000 à 13,000 employés. À cause du style de gestion de M. Porter, plusieurs membres du conseil d’administration du Detroit Medical Centre, qui avaient une expérience en gestion, ont remis leur démission. L’ancien propriétaire des Pistons, l’équipe de la NBA à Détroit, expliquait en ces mots les motifs de sa démission : les pronostics du Dr. Porter quant aux finances du DMC manquaient de fiabilité.

Cette expérience de gestion était donc, à tout le moins, déficiente. Au moment où le recrutement pour le poste de directeur du CUSM était lancé, une clinique Californienne de radiologie appartenant à M. Porter faisait aussi l’objet d’accusations pour 5M$ pour le remboursement d’un prêt.

Afin de recruter le meilleur directeur pour le CUSM, l’université McGill avait engagé des chasseurs de tête et avaient scruté à la loupe le passé des candidats. La question importante à poser est donc la suivante : M. Porter était-il vraiment le meilleur candidat pour diriger le CUSM? Une simple enquête aurait permis de débusquer la majorité de ce qui est écrit plus haut.

En 2011, Arthur Porter démissionna du CUSM. Il est présentement injoignable. L’université McGill cherche à se faire rembourser une partie du prêt qu’elle lui avait alloué (500,000$) pour qu’il puisse s’acheter un logement à Montréal. Les suppositions les plus probables sont que M. Porter se trouverait dans les Bahamas ou serait retourné au Sierra Leone. Quoi qu’il en soit, je doute que nous le reverrons au Canada.

Pour un bon portrait du personnage qu’est Arthur Porter, le Globe and Mail lui a consacré un article détaillé.

McGill

En conclusion, le 18 septembre 2012, l’UPAC a débarqué dans les bureaux du CUSM pour saisir certains documents et mieux les étudier. Peu après, des accusations reliées à cet organisme ont été déposées contre Pierre Duhaime. On cherche encore à interroger Arthur Porter et on le cherchera longtemps. Aux dernières nouvelles, son avocat ignore où il se trouve.

Il est aussi possible que l’argent perdu par SNC-Lavalin aurait pu servir à assurer à cette firme et à des entreprises de construction appartenant à Tony Accurso (Simard-Beaudry et Louisbourg SBC en tête) d’avoir obtenu le contrat du CUSM.

Au final, la dette de l’université McGill risque d’être payée, encore une fois, par les contribuables Québécois. Le ministre Réjean Hébert a donc nommé un vérificateur général pour surveiller les dépenses à venir dans ce projet.

Les étudiants, eux, refusent encore et toujours de payer pour la mauvaise gestion et la collusion dans les universités via une hausse des frais de scolarité.

Maxime Payeur

Ancien président d'associations étudiantes récemment de retour de 6 mois de travail au Sénégal. Passionné d'alimentation, de biotechnologies, d'enjeux internationaux. De quoi donner plusieurs regards sur une même réalité.

Vos réactions :