Nous autres, Matthieu Bonin et la liberté d’expression au temps des interwebs

Au-delà de la légalité pure, la liberté d’expression est une notion très arbitraire et sujette à débat. C’est normal. Mais quand en plus on se sert de l’idée de la liberté d’expression pour la brimer, c’est plutôt absurde. Voilà une anecdote pour bien installer le sujet.

En lien avec le suicide d’Aaron Swartz (le jeune homme qui a collaboré entre autres à la création du format RSS et du site Reddit), une « amie » Facebook a publié un statut qui m’a dérangé. Elle écrivait : « Encore un beau mec…de parti!!!!26 ans!!!! »

Comme vous pouvez le voir dans la capture d’écran, j’ai essayé de lui faire comprendre, sans succès, que le fait de pointer son apparence agréable était pour le moins discutable dans le contexte… Et même dans un contexte plus léger, j’ai toujours un peu de misère avec ça.

Pourquoi? Parce qu’aujourd’hui, un homme ne peut plus dire en public qu’il trouve une femme belle sous peine de passer pour un macho fini qui considère toutes les femmes comme des objets.  Et j’exagère à peine… Mais bon, c’est pas plus mal, je m’abstiens de le faire et je n’aime pas trop quand d’autres le font. Parce que si on veut que l’apparence ne soit plus au premier plan dans notre société, il faudrait bien agir comme tel et cesser d’en faire tout un plat. C’est certain qu’il n’y a rien d’illégal à ce que quiconque le fasse, et la liberté d’expression le permet. Par contre, je pense que ce n’est pas parce que tu veux exprimer quelque chose que c’est nécessaire de le faire. D’où les nombreux débats à la suite de déclarations.

Retournons à l’anecdote. Durant la soirée des Golden Globes, j’ai beaucoup vu passer sur Twitter des commentaires de femmes au sujet de l’apparence des hommes, du genre : y’est donc ben beau, je lui ferais pas mal, etc. J’en ai lu quelques-uns chialer en réaction, dans le sens que je l’explique plus haut, visiblement. Ça m’a fait penser à la plupart des soirées de Tout le monde en parle où ça s’émoustille sans gêne des invités mâles qui, pourtant, disaient très souvent des choses intelligentes. Deux poids, deux mesures…

Quoi qu’il en soit, j’en ai profité pour faire un lien avec cette (ancienne) « amie » Facebook sur Twitter en pointant ladite capture d’écran. Assez rapidement, une utilisatrice s’est donné la mission de la défendre. En gros, elle disait qu’il n’y avait rien de grave et que j’attentais même à sa liberté d’expression. Pourtant, dans les faits, la seule liberté que je lui ai brimée, c’est de l’empêcher de s’exprimer sur mon propre fil d’actualité Facebook… Pour le reste, comme vous avez pu le voir, j’ai seulement publié la discussion en caviardant son nom. Donc, si vous comprenez bien, selon cette défenderesse qui ne cessait d’ajouter « #liberté » à ses tweets pour appuyer son discours, ma liberté d’expression ne peut pas servir à remettre en question les propos de quelqu’un (même anonyme) puisqu’il est protégé par la liberté d’expression. Assez bancal comme argumentaire, non?

Ce n’était pas la première fois qu’on me faisait le coup. Ça arrive parfois quand quelque chose est indéfendable ou qu’une personne ne possède pas les capacités intellectuelles pour la défendre. Et en cette ère d’expressivité souvent maladive, le concept de la liberté d’expression est un fourre-tout qui permet ce genre d’instrumentalisation. Sinon, nous sommes clairement dans une époque où il fait bon surfer sur la fine ligne où la liberté d’expression en prend pour son rhume.

Tout dernièrement, Matthieu Bonin s’amusait à s’en jouer dans une vidéo (que je n’ai pas vu). D’après ce qu’on dit, il ne semblait pas très clair qu’il fallait prendre ses propos au deuxième degré et il a entre autres affirmé qu’il désirait que quelqu’un s’introduise avec une arme à l’Assemblée nationale pendant les travaux pour tuer tout le monde. Après l’« attentat » raté contre Pauline Marois, même un humoriste patenté se serait fait taper sur les doigts… Et c’est ce qui est arrivé en pire : il y a eu une plainte, son cas est à la SQ.

Si je suis d’accord? La question est aussi difficile à répondre que d’indiquer où se situe la limite à la liberté d’expression. Dans sa lettre explicative, le jeune homme explique qu’il tente de repousser les limites de sa démarche humoristique, mais je me demande, jusqu’où aurait-il voulu aller si son dernier effort n’avait pas rencontré ce mur? C’est là où je me dis que le mieux qui pourrait lui arriver serait que l’histoire se termine avec cet avertissement, sans autre conséquence que d’avoir pointé que la limite se retrouve dans ces eaux-là. Et d’ailleurs, après avoir lu le billet de l’avocate Véronique Robert à son sujet, il est clair que c’est le mieux qui arrivera.

Je crois sincèrement que la liberté d’expression vient avec une responsabilité, même à l’intérieur des limites qu’impose la loi, et je ne doute pas que Matthieu Bonin le sache, mais il l’a sans doute un peu oublié avec son dernier effort. Nul doute que la provocation est payante, mais à un moment donné la provocation ne provoque que des questionnements sur ce qu’elle peut provoquer… Déjà que les humoristes patentés sont pris avec le problème de voir des gens prendre certaines de leurs blagues pour de l’argent sonnant quand ça les conforte dans leurs bobos mentaux, il ne faut pas en rajouter une couche incertaine comme la sienne. Moi je sais que c’est de l’« art », (pour lui avoir parlé, je sais que celui qui a fait la plainte le sait aussi), mais il ne faut pas croire que c’est évident pour tout le monde!

Alors, force est de constater que la liberté d’expression est une notion fragile, surtout au temps des interwebs. C’est magnifique que tout un chacun puisse s’exprimer sur n’importe quel sujet, mais ce trop-plein a des répercussions. On n’a qu’à penser à la religion. Rappelez-vous en 2011 quand le dalaï-lama a pris la part des religions contre la liberté d’expression :

Chacun a le droit que sa religion ne soit pas dénigrée dans les médias ou dans les maisons d’enseignement.

Et il faut prendre cette déclaration dans le contexte où les médias sociaux sont aussi de la famille des médias. Si cette démarche s’officialise au niveau légal, cela ouvrira la porte à d’autres abus. Pour quand « chacun a le droit de ne pas se faire contredire? »

Question de synthéthiser ma pensée sur la liberté d’expression, je dirais qu’elle est utile quand elle permet l’évolution des moeurs. La critique de la religion a son utilité, vouloir l’empêcher au nom de la liberté de ne pas y être confronté me semble contre-productif. Si je pointe mon anecdote du début, je pense de même. Je ne crois pas posséder la science infuse au sujet de la place de l’apparence dans notre société, mais je réclame le droit d’exprimer mon opinion sans avoir à m’inquiéter de brimer la liberté d’expression de quelqu’un d’autre qui pense autrement. Pour régler le problème que certains voient, il faudrait carrément interdire les débats.

Aussi, certains pourraient me dire que l’« oeuvre » de Matthieu Bonin est utile dans le sens décrit plus haut, mais là où le bât blesse, c’est au niveau des possibles répercussions dans le réel. Il a beau ne pas avoir voulu personnellement « inciter à la haine » et seulement avoir voulu repousser des limites, on ne peut pas, au niveau social, arriver à la même conclusion que lui, hors de tout doute. Mettre en scène le fantasme de voir l’Assemblée nationale dans un bain de sang est trop proche de la réalité. On l’a vu voilà pas si longtemps avec l’histoire de Gab Roy qui s’est retrouvé dans l’eau chaude après qu’un concessionnaire Kia se soit retrouvé incendié. C’est qu’il avait fait une campagne de salissage dudit concessionnaire un peu avant sur le web et cette campagne avait été très populaire : ils ont reçu par téléphone 300 appels d’insultes et le directeur des ventes a affirmé avoir reçu des menaces de mort. Et il y a eu autour de cette histoire tout un tapage médiatique, tout comme ces jours-ci avec Matthieu Bonin…

S’il faut absolument accuser quelque chose, je pointerais la mode de tout ce qui est extrême, mode que le sport a mis de l’avant. Il est tentant, et je le sais tout à fait, de repousser la liberté d’expression à ses extrêmes limites, mais on peut se brûler les ailes de bien des manières et surtout la mettre en danger. Les puritains et autres empêcheurs d’aller de l’avant n’attendent que ça pour nourrir leurs démarches vers plus de censure. Et le web libre, tel qu’on le connaît, se fragilise déjà, il ne faut surtout pas l’oublier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pascal Léveillé

Cofondateur et rédacteur en chef chez Le République
Cofondateur et rédacteur en chef du site Le République (anciennement Le Globe). Blogueur depuis 2007. C'est maintenant ma manière principale d'être créatif, alors que j'ai touché à l'art visuel (études à l'appui), au chant, à la musique et à l'écriture plus fictionnelle.
Justement, j'ai un roman en branle et j'espère pouvoir inscrire ici un jour que je suis aussi écrivain...

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