L’agenda caché d’un islamiste ou la gauche et la charte

Osama

Depuis quelques semaines, semblerait-il que je sois devenu un islamiste. Comment ma conversion s’est-elle déroulée? Je n’en sais pas grand-chose. J’imagine que cette tendance se développa en moi progressivement, tel un virus. Laissé sans défense face à cette terrible menace à cause de mon rejet des « valeurs québécoises » mises de l’avant dans le projet de charte du gouvernement. À en écouter certains, c’est la Charte ou la Charia.

Jonathon NarveyTout comme il y a quelques années une certaine droite s’amusait à dénoncer le plus sérieusement du monde l’agenda islamiste caché du député de Mercier à l’Assemblée nationale, Amir Khadir, le même discours refait surface aujourd’hui.

Certains chroniqueurs, dont je tairais les noms pour éviter de les faire mousser, s’attaquent toujours à cette gauche québécoise qui, selon leurs dires se rend complice des fanatiques musulmans, lorsqu’ils ne l’accusent pas d’être carrément infiltrée par les islamistes.

Mais mis à part notre traditionnelle bande d’imbéciles heureux au poids médiatique démesuré, certaines personnes que je respecte beaucoup m’ont amené cette semaine à me questionner sur la position qu’a adoptée une partie de la gauche face au projet de loi péquiste.

Le rédacteur en chef du site où paraît(ra) entres autres ce texte, Pascal Renart Léveillé, se questionnait cette semaine à savoir comment une partie de la gauche pouvait faire sien certains arguments contre la charte, notamment ceux en faveur des droits individuels, qu’il associait plutôt à la droite libertarienne.

De la même manière, mon père, plutôt de gauche d’une autre époque, me sermonnait sur l’incompatibilité entre avoir des opinions progressistes et une défense des droits religieux.

Je m’étais promis de ne plus écrire en lien avec la Charte, mais je crois qu’il est important de mettre certaines choses au clair.

L’opium du peuple?

Je ne prétends pas ici parler au nom de « la gauche », où l’opposition à la Charte est loin de faire l’unanimité. Il reste indéniable qu’une bonne partie d’entre nous ont effectivement pris position contre le projet.

Si l’on s’en tient à une analyse marxiste traditionnelle de la situation, cette opposition paraît bien étrange. Mais si la religion fut déjà « l’opium du peuple », force est d’admettre que dans nos sociétés industrialisées, c’est l’obsession maladive d’une croissance sans fin et la surconsommation infinie qu’elle nous promet qui jouent aujourd’hui ce rôle.

De la même manière, si la plupart de nous voient qu’il existe effectivement une menace de l’islamisme politique à travers le monde, en Égypte, en Syrie, par exemple, même dans certains pays d’Europe, il faut admettre que la situation du Québec est bien différente.

Nous ne partageons pas le même passé colonialiste que les puissances européennes, nous n’avons pas non plus de groupes politiques comme les Frères musulmans dont les réseaux se sont développés et solidifiés dans l’ombre de la répression qu’ils ont subie aux mains des gouvernements de leurs pays.

Le danger imminent qui guette le Québec, et qui nous menace tous, musulmans, juifs, chrétiens, athées, voir pastafariens, c’est la dépossession de nos ressources naturelles. C’est la prostitution de notre démocratie aux intérêts commerciaux. C’est le progrès constant de l’idéologie néolibérale chez nous et les mesures d’austérité qu’on applique aux programmes sociaux qui soutiennent les plus démunis. La marchandisation de l’éducation, les hausses des tarifs d’Hydro et j’en passe…

Un peuple uni…

Face à ces arguments, on m’a fait la remarque, juste à plusieurs égards, qu’il est malsain de hiérarchiser les luttes et que certaines luttes peuvent se mener de manière parallèle.

Mais pas dans ce cas-ci. Parce qu’en Occident, la lutte à l’islamisme a cette vocation exacte. Celle de nous distraire face aux enjeux importants auxquels nous sommes confrontés à la maison. Et je ne parle pas ici d’une théorie du complot. J’illustre simplement un concours de circonstances mis au service d’intérêts convergents de nos gouvernements et de nos grandes industries.

C’est la crainte du terrorisme islamiste post 11 septembre qui a permis, sans trop d’opposition, la militarisation de notre police et la mise en place d’un dispositif de surveillance et d’espionnage à grande échelle et les énormes contrats au complexe militaro-industriel qui en découlent.

Ce même dispositif de surveillance qui, on le sait déjà, a été mis à profit dans la surveillance et la persécution des mouvements anticapitalistes, écologistes, syndicaux et gauchistes de tout acabit. Ceux-là mêmes que les agences de renseignement s’affairent déjà à présenter comme la menace terroriste principale de notre jeune siècle.

Une propagande et des politiques beaucoup trop désastreuses pour être combattues dans la division. Notre seule voie de salut reste notre unité et notre solidarité. « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » qu’il disait…

L’ennemi intérieur

C’est ce qu’on tente de nous faire avaler, de nous faire redouter. La présence d’un ennemi intérieur. Des petits relents de l’époque maccarthyste. Hier les communistes, aujourd’hui des agents de l’islam intégriste, demain qui sait?

Si cet ennemi intérieur est bien réel, ne soyons pas dupes. Il existait déjà bien avant la tragédie des tours jumelles. Bien avant les guerres en Afghanistan et en Irak. Et cet ennemi est bien trop puissant pour être placé sur un pied d’égalité avec la menace, non négligeable, mais beaucoup trop diffuse et distante, des intégristes religieux.

Cet ennemi intérieur qui se manifeste quotidiennement dans l’alliance antidémocratique de l’État et des intérêts industriels. Cet ennemi intérieur qui ne cesse de croître en puissance avec l’affirmation et la progression continue de la mainmise d’une nouvelle ploutocratie sur nos institutions démocratiques.

C’est pour cette raison qu’une partie d’entre nous ont pris une position si ferme face à la charte péquiste. Ce n’est pas contre les principes centraux de cette charte que nous en avons. Les idéaux de laïcité, l’égalité hommes femmes, la neutralité de l’État nous sont tout aussi chers, voir même plus, qu’une bonne partie de ceux qui claironnent haut et fort ses bienfaits. Les même qui ont tôt faits de se défiler dès lors que l’on aborde des questions telles que l’équité salariale de fait, pas seulement de principe, et l’intégration des communautés culturelles sur le marché du travail.

Non. C’est contre la mentalité de division qui l’accompagne, que ce soit volontairement à des fins électoralistes, ou involontairement dans les sursauts racistes et la crainte de l’autre qu’elle a éveillé chez plusieurs de nos concitoyens.

C’est contre la menace constante d’un regain de popularité du nationalisme identitaire qu’elle a remis au goût du jour. Contre cette mentalité du « eux versus nous » qui rend d’autant plus difficile notre cohésion dans la lutte pour la préservation de nos acquis sociaux, attaqués sans relâche par les intérêts corporatistes de nos gouvernements.

Contre tout ce qui nuit à la cohésion et à la conscience de classe des travailleurs du Québec dans la lutte continue contre les crimes économiques dont ils sont victimes chaque jour.

Il est là, notre agenda caché, maintenant ouvert à tous, pour peu qu’on prenne la peine de le lire.

(Crédits photos Jonathon Narvey et purpleslog)

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Brice Dansereau-Olivier

Blogueur société, politique et économie. Rédacteur en chef chez laplusgrandegueule.com. Étudiant à temps partiel, militant et emmerdeur à temps plein. Siège sur le C.A. de Québec Inclusif. Révolté, effronté et opiniâtre.
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